« 16 septembre 1854 » [source : BnF, Mss, NAF 16375, f. 303-304], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1658, page consultée le 25 janvier 2026.
Jersey, 16 septembre 1854, samedi matin, 11h. ¼
Bonjour, mon doux bien-aimé, bonjour l’âme de mon âme, bonjour je t’aime.
Voici
le corbillard de cette pauvre femme1……
J’étais en train de m’indigner contre la
turbulente et cynique curiosité de ce peuple jersiais que rien n’arrête et n’intimide,
pas même la lugubre majesté de la mort, lorsque est arrivée la belle-sœur de Guay. J’ai profité de sa visite pour payer les
souliers du jeune Victor2. C’est le
moment, plus que jamais, de ne pas les faire attendre après leur argent car les
pauvres gens en sont fort à court. En voyant tant d’honnêteté et de courage, et si
peu
de bonne chance, on regrette de n’être pas riche pour venir au secours de cette
pauvreté laborieuse et digne. Du reste ils ne demandent rien que du travail. Demain
je
tâcherai de faire comprendre aux braves Asplet3
qu’il faut qu’ils leur trouvent des pratiques. En attendant, mon cher bien-aimé, je
me
fais de la joie aujourd’hui avec la pensée de mon bonheur de demain. Suzanne profite de mon enthousiasme pour mettre les
petits plats dans les grands et pour m’entraîner dans des dépenses folles, au risque
de me faire manger du pain sec tout le reste du mois. Son ardeur l’emporte jusqu’à
en
mettre de sa poche. Il est vrai que son instinct de contradiction y est pour beaucoup
plus que sa générosité. Malgré ton brahminisme, malgré ma défense formelle, elle a
acheté de son argent et à ton intention un homard ! Ce n’est pas la première fois
qu’elle nous fait de ces galanteries à rebrousse poil. Aussi je les subis sans m’en
étonner et surtout sans lui tenir compte de l’intention4.
Il paraît que le packet a
amené beaucoup de voyageurs si j’en juge d’après la quantité de malles et de sacs
de
nuit qui surchargent les fiacres qui passent. Cela ne me promet pas tout plaisir pour
la recherche d’un nouveau logis ni poire molle5 pour notre bourse. Enfin tout
sera pour le mieux si tu m’aimes et si tu n’aimes que moi quelque part que je
sois.
Juliette
1 Il s’agit probablement de la Babot, dont Juliette décrivait l’agonie dans de précédentes lettres ?
3 Les deux frères Philippe Asplet et Charles Asplet sont amis avec Victor Hugo.
4 Comme dans la lettre précédente, ce feuillet est également déjà utilisé et comporte la phrase suivante : « - à quoi songeaient les deux cavaliers dans la forêt », titre d’un poème des Contemplations daté d’octobre 1853 mais dont le manuscrit porte la date du 11 octobre 1841.
5 Selon Pierre Larousse, ne pas promettre poires molles signifie faire des menaces, faire entrevoir un avenir rigoureux.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage deux fois, à Plaisance-Terrace, puis au Hâvre-des-Pas.
- JanvierHugo milite pour empêcher l’exécution à Guernesey de l’assassin Tapner, en vain.
- 14 janvierHugo fait répéter Mlle Grave, qui interprètera le rôle de la Reine dans le Ruy Blas qui va être donné à Jersey. Juliette est jalouse.
- 16 janvierReprésentation de Ruy Blas à Jersey.
- 10 févrierExécution de Tapner.
- 11 févrierHugo écrit une lettre à Lord Palmerston pour protester contre l’exécution de Tapner.
- 28 aoûtHugo fait une excursion à Serk.
- Entre le 2 et le 8 octobreJuliette s’installe à Plaisance-Terrace.
- Entre le 12 et le 14 décembreJuliette déménage à la Maison du Heaume, au Hâvre-des-Pas.
